Lecture d’une chevauchée poétique | A. Manguel

De la « La Chevauchée sur le lac de Constance », ballade de Gustav Schwab, à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, une réflexion sur la lecture et la mémoire des livres par Alberto Manguel

Quand j’avais dix ou onze ans, un de mes professeurs à Buenos Aires me donnait des leçons particulières, le soir, en allemand et en histoire de l’Europe. Pour améliorer ma prononciation de l’allemand, il m’encourageait à apprendre par cœur des poèmes de Heine, Goethe, Schiller, et la ballade de Gustav Schwab : La Chevauchée sur le lac de Constance dans laquelle un cavalier traverse au galop le lac pris par les glaces et, prenant conscience de ce qu’il vient d’accomplir, meurt de peur sur la rive opposée. J’aimais apprendre les poèmes, mais je ne comprenais pas à quoi ils pourraient bien servir. « Ils te tiendront compagnie le jour où tu n’auras pas de livres à lire », me répondit mon professeur. Il me raconta alors que son père, assassiné à Sachsenhausen, avait été un grand lettré qui connaissaient par cœur beaucoup de classiques et qui, pendant sa captivité en camp de concentration, s’était offert à ses codétenus comme une bibliothèque à consulter. J’imaginais le vieil homme dans ce lieu sordide, impitoyable, désespéré, répondant à une demande concernant Virgile ou Euripide en s’ouvrant à une page donnée pour réciter les mots anciens à ses lecteurs privés de livres. Des années plus tard, je me suis rendu compte qu’il avait été immortalisé comme l’un des sauveurs-de-livres errants dans Fahrenheit 451, de Bradbury. En Afrique, a dit l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, « quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Un texte lu et mémorisé devient, dans cette relecture rédemptrice, semblable au lac gelé dans le poème que j’ai appris il y a si longtemps – il est aussi solide que la terre et capable de supporter le passage du cavalier et pourtant, en même temps, il n’existe qu’en esprit, aussi précaire et évanescent que si ses lettres étaient écrites sur l’eau.

 

Alberto MANGUEL, Une histoire de la lecture [A history of reading, 1996], Arles : Actes Sud, 1998, pp. 85-86. Essai traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf.

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