Du bon lecteur (3)

Du bon lecteur ou pourquoi et comment lire des ouvrages équestres (partie 3)

 

Le deuxième article sur le bon lecteur s’était clos sur l’idée d’une lecture influencée, ce qui nous amène à considérer l’objectivité d’une lecture et les critères de jugement (et de choix) d’un texte. Ayant auparavant évoqué des aspects externes des ouvrages (l’auteur, le lecteur, le contexte), il faut maintenant examiner le texte à proprement parler : sa construction, son style d’écriture, son genre. Le bon lecteur est aussi celui qui est capable d’avoir une lecture active qui le rend capable de juger un texte sur des points objectifs.

Je recommande en général, à ceux qui ont du goût & du jugement, de ne point négliger la lecture : un livre enseigne ce qu’un autre n’a point dit. (Dupaty de Clam, La Science et l’art de l’équitation, 1776, p. 198)

 

C – La démarche critique, pour une consommation littéraire saine et bénéfique

 

1-La critique (aussi objective que possible) de texte : une raisonnable estimation et un profitable outil

La démarche critique n’est pas celle d’un lecteur qui consomme sans réfléchir. J’enfonce une porte ouverte : il est préférable de lire avec qualité plutôt qu’en quantité (et je ne parle pas ici du livre mais bien de l’acte de lecture). Si vous souhaitez avoir un avis solide sur un écrit exit donc une lecture en survol d’un ouvrage qui n’aurait été que feuilleté ; embarquez vous plutôt pour une lecture assidue avec notes et relectures de certains passages.

  • Une posture critique (qui se doit d’être) constructive

Juger d’un texte n’est pas émettre une appréciation de valeur – “c’est un ouvrage important, il est intéressant, il est nul” (et j’en passe et des meilleurs) – mais un raisonnement argumenté qui met à jour les rouages de l’écriture. Une critique est toujours subjective même si l’on opte pour des critères dits objectifs, elle reste la production d’une personne ayant une sensibilité qui lui est propre due à son parcours.

Adopter une démarche critique envers un texte n’est pas une chose aisée, cela nécessite une prise de distance qui vient après un bon nombre de lectures et de réflexions. Car oui, avoir de quoi comparer facilite et enrichit le travail critique. Réfléchissez donc à ce que vous souhaitez d’un livre et identifier les raisons de votre appréciation ou dépréciation. De cette manière vous serez à l’avenir plus prompt à choisir et à saisir vos futures lectures (et à conseiller les autres).

“J’ai passé beaucoup de mon temps à lire des livres avec lesquels je n’étais pas d’accord”
(Dom Diogo de Bragance, L’Équitation de tradition française, Belin, 2005, p. 10).

C’est une des clés : ne pas lire uniquement ce qui vous plaît et sortir de sa zone de confort. Il faut porter de temps à autre un intérêt à ce qui est contraire à nos opinions ou qui paraît trop compliqué. On fait parfois de belles découvertes et on évite le piège d’une pensée incapable de se remettre en question (ce qui est souvent synonyme d’absence de progrès). La critique d’un ouvrage est avant toute chose une posture de lecture : rendre compte sans excès de complaisance ni de dénigrement.

 

  • Des outils pour juger

Comme vous vous en doutez déjà : on n’étudie pas tous les ouvrages de la même manière. Différents critères rentrent en ligne de compte : l’époque, l’intention de l’auteur et le type de texte. Tandis que pour un texte littéraire on analysera la manière dont un auteur accomplit sa visée créative ; pour un texte pédagogique, réaliser une analyse critique c’est réfléchir à la manière dont un écrit parvient (ou non) à réaliser sa visée éducative. Un texte équestre peut être littéraire (un roman) ou pédagogique (manuel théorique), dans cet article il ne sera examiné que le cas du texte didactique. Trois points me paraissent cruciaux : la présentation, la rhétorique, l’intertextualité.

♦ La présentation d’un ouvrage se doit de faire preuve de clarté. On nomme « paratexte » (Genette) les écrits qui participent au livre sans être le texte soit : le titre, les sous-titres mais aussi quatrième de couverture, dédicace, etc. Concentrons-nous sur deux de ces éléments :

-La quatrième de couverture dont le but est clairement d’inciter à l’achat. C’est un bon moyen de savoir quels éléments sont mis en valeur et considérés comme cruciaux : la biographie de l’auteur, les points-clés de sa théorie, etc.
(Si les éditeurs pouvaient s’attacher à faire des résumés sincères plutôt que de tomber dans le facile éloge cela serait un vrai plus)

-La table des matières et le sommaire sont des clefs de lecture pour un ouvrage. Le lecteur a sous les yeux l’ensemble de la structure de l’œuvre, son plan de développement théorique. Cela offre la possibilité de comprendre le système pédagogique de l’auteur. Une bonne organisation pour un ouvrage théorique est souvent synonyme d’une pensée claire dans sa logique de transmission.
(Si les éditeurs – bis – pouvaient s’attacher à toujours diffuser la table des matières cela serait un vrai plus)

♦ La rhétorique ou plus simplement les techniques du discours sont un précieux moyen de juger du sérieux d’un texte et d’un auteur. Quelques critères pour un bon livre théorique :

Le registre laudatif doit être aussi peu présent que possible à moins qu’il ne soit accompagné d’une explication sur ce qui est « si formidable » (encore que). Les phrases élogieuses à satiété, les hyperboles à outrance sont signe d’un discours qui tente de combler ses failles par un enrobage élogieux. Il en est de même pour celui toujours prompt à la critique les autres mais incapable de percevoir les limites de sa propre pratique.

-L’argumentation, la démonstration scientifique doit être privilégiée à la persuasion affective et aux arguments fallacieux. Je vous invite à regarder la vidéo d’Hygiène mentale sur le sujet des arguments tendancieux (autorité, popularité, exotisme, nature, ancienneté) :

 

♦ L’intertextualité (Genette). Je prends ce terme qui désigne les relations qu’un livre entretient avec d’autres livres pour évoquer le rapport aux sources car s’il a été vu dans le deuxième article le phénomène d’exégèse (B-3), rare sont encore les écrits présentant les références complètes des livres consultés voir même une bibliographie.

-La plupart des écrits techniques restent assez vagues et citent seulement l’auteur et l’ouvrage. Cela peut poser problème lorsqu’il y a plusieurs éditions : un auteur peut faire évoluer ses idées au fil des éditions (Baucher par exemple). Des erreurs peuvent aussi se glisser et être perpétuées si la vérification des sources n’est pas effectuée régulièrement. Autre cas possible : les querelles de doctrines ou d’idées qui font que certains auteurs omettent ou transforment certaines réalités, dès lors il faut être un minimum prudent sur le propos tenu. Pensez d’ailleurs à vous renseigner sur la formation et la filiation équestre de l’auteur qui peuvent éclairer certains choix.

Un exemple historique est l’œuvre d’Antoine de Pluvinel. Celui-ci est décédé avant d’avoir fini la rédaction, la publication a été réalisée à titre posthume par deux fois. Une première fois par Crispin de Pas sous le titre Le Maneige royal (1623) qui bien qu’agrémenté d’une belle iconographie était doté d’un texte incomplet et erroné, une seconde fois par Menou de Charnizay, ami et connaisseur de la méthode du maître qui rétablit un texte de meilleure qualité avec comme titre L’Instruction du Roy en l’exercice de monter à cheval (1625).

-La bibliographie est la preuve d’un travail de recherche de la part de l’auteur et d’une reconnaissance du travail de ses prédécesseurs. Le lecteur saura les ouvrages consultés et estimés par l’auteur ; de quoi avoir sous le coude ou dans sa PAL (pile à lire) des lectures complémentaires. Petit plus : la bibliographie commentée où l’auteur ajoute présentation et commentaire aux livres qu’il a choisi.

 

2-Les bienfaits de la mise à l’écriture d’un jugement

Penchons-nous maintenant sur ce que peut réaliser un lecteur : la fiche de lecture (promis, ce n’est pas un retour à l’école). N.B : Je suis plus dans une optique d’écriture mais il peut tout aussi bien s’agir d’une mise à l’oral. Ce qui importe c’est la posture de diffusion vers autrui (qui peut être son soi futur).

  • Écrire ses idées

Lorsqu’on lit des ouvrages équestres, qu’on regarde un documentaire audiovisuel, qu’on écoute un entretien audio… la chose à faire c’est prendre des notes. Oui c’est fastidieux, pas toujours très pratique et on n’est pas toujours motivé pour cela mais, c’est important. Pourquoi ?

pour se souvenir : l’être humain est pourvu d’une mémoire performante mais à moins d’être hypermnésique, il est difficile de tout se rappeler. Les notes sont bénéfiques pour cela, on sait quel ouvrage a été lu, ce qu’on en a retenu. En cas de relecture d’un ouvrage il peut être intéressant de comparer avec les notes prises antérieurement. Même si certains passages attirent toujours votre attention, votre lecture sera certainement différente du fait que vous avez acquis de l’expérience depuis.

faciliter sa réflexion : la mise à l’écrit n’est pas un acte anodin. Elle permet une certaine libération de l’esprit : votre cerveau n’est pas obligé de retenir par cœur et peut dès lors se consacrer plus facilement à réfléchir au savoir proposé. Pensez aux aèdes antiques qui récitaient de mémoire les chants homériques. L’écriture de ceux-ci par Homère, les a fixé dans une forme. On peut y voir une perte (l’enrichissement oral ne se réalisant plus au fils des récitants) mais elle a aussi permis le début d’une réflexion sur l’histoire qui y était racontée. La pratique scripturale favorise l’organisation des connaissances et leur interprétation.

pour diffuser sur le sujet : des notes bien prises permettent de pouvoir redéployer la connaissance acquise et de la présenter à d’autres de manière plus claire. Les notes permettent ainsi d’enrichir une discussion : les idées sont déjà exposées, on peut s’y référer en cas de besoin pour retrouver l’auteur, le nom de l’ouvrage, etc. Elles sont utiles pour mobiliser rapidement ses connaissances (sans devoir retourner l’ensemble de votre bibliothèque).

  • Exposer sa pensée à autrui (ou à soi)

Présenter ses idées sur un ouvrage (ou autre) consiste à résumer la pensée de l’auteur, indiquer le fonctionnement de sa pédagogie (la progression dans le travail demandé au cheval par exemple) mais aussi à citer l’auteur si certaines de ses phrases vous semblent particulièrement percutantes ou claires. J’ai expliqué ci-dessus les critères de jugement pour un ouvrage, l’exposition d’une critique repose sensiblement sur les mêmes :

-Pour la présentation, la progression de la pensée doit être accessible et même sauter aux yeux. Mettez en valeur les différents moments de votre texte et les phrases importantes. La mise en gras, le soulignement, les paragraphes sont un vrai plus pour lecteur. Pensez toujours qu’un texte visuellement organisé est plus facile à assimiler et incite à la lecture qu’un texte d’un seul bloc non aéré. Et si vous recherchez un élément précis, il est plus facile de s’y retrouver.

-Pour la rhétorique, tentez d’adopter une certaine logique dans vos notes. Exemple : idée de l’auteur – arguments – exemple donné + votre commentaire. Vous pouvez vous inspirer de la table des matières pour vous organiser. N’hésitez pas à ajouter votre avis dans cette prise de notes : l’écriture des idées, pensées fait partie du processus (est-ce applicable à votre cas ? est-ce à tester ? cela vous fait-il penser à un autre auteur ?)

-Pour l’intertextualité, pensez à donner les références complètes du livre ! Lorsqu’on s’appuie sur des ouvrages, qu’on les cite il faut détailler sa source : nom de l’auteur, titre de l’ouvrage, date d’édition, la page précise et l’éditeur. Pourquoi nommer l’éditeur ? Car le choix d’une maison d’édition a un sens d’une part pour celle-ci dans la logique de ses choix éditoriaux concernant ses collections (et cela permet valoriser leur travail si vous diffusez sur la toile) mais aussi pour le lecteur. Un livre provenant d’un grand éditeur, d’une maison d’édition spécialisée ou d’une moins connue permet de situer le niveau de reconnaissance de l’auteur et l’orientation de son ouvrage.

Sentez-vous libre de donner votre avis et de le diffuser sous la forme que vous souhaitez. Lire et écrire (créer de manière générale) sont de bons moyens de se forger une réflexion personnelle.

Je vous demanderai donc d’écrire toutes sortes de livres, en n’hésitant devant aucun sujet fût-il trivial ou fût-il vaste. Coûte que coûte, j’espère que vous mettrez la main sur assez d’argent pour voyager et ne rien faire, pour contempler le futur ou le passé du monde, pour rêver sur des livres et flâner au coi des rues et laisser le fil de votre pensée plonger profondément dans le courant. Car je ne vous restreins pas à la fiction. Si vous voulez me faire plaisir – et il y en a des milliers, comme moi – vous écrirez des livres de voyage et d’aventure, et de recherche et d’étude, et d’histoire et de biographie, et de la critique, et de la philosophie, et des sciences.

(Virgina Woolf, Un lieu à soi, Denoël, 2015, pp. 164-165 Trad. de M. Darrieussecq)

 

Articles liés :

A – Utilité et limites de l’écrit pour une pratique physique

B – L’importance de contextualiser ses lectures

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