Ascension équestre et protection animale

Un article du journal Le Constitutionnel revient, à travers le récit d’un procès au tribunal envers un aéronaute, sur la polémique engendrée par les ascensions équestres et les risques encourus par l’animal :

 

« Ascension équestre.

— M. Thomas, secrétaire de la société pour empêcher les actes de cruauté contre les animaux, a comparu mardi devant l’honorable M. Norton, à la cour de police de Lambetb, à Londres ; il l’a requis d’intervenir, à l’effet d’empêcher la réalisation du projet d’ascension de M. Green, qui doit s’enlever à cheval, à Royal-Gardens, Vauxhall. M. Thomas se fonde sur l’acte 12 et 13 de Victoria, section 2, chapitre 92, acte qui a pour objet une plus efficace manière d’empêcher la cruauté contre les animaux. Le requérant déclare être d’autant mieux fondé à présenter cette requête, que l’ascension en question est naturellement un des cas-prévus par les dispositions de l’acte précité.

À ce moment, M. Wardell, administrateur de Royal-Gardens, accompagné de M. Barnett, contrôleur ; de M. Green, le doyen des aéronautes, et de plusieurs personnes ayant des connaissances spéciales dans la matière, font leur entrée dans la salle d’audience.

M. Thomas.—Je ferai observer que l’acte seul de l’enlèvement du cheval constitue un acte de cruauté. Je vous citerai l’ascension récente de M. Poitevin, à Paris. D’après le récit publié par les journaux, il paraît qu’ayant atteint une certaine hauteur, le cheval a rendu abondamment du sang par la bouche et les naseaux.

Un étranger, présent à l’audience. —L’épanchement a eu lieu, à cause de la hauteur extraordinaire à laquelle avait atteint M. Poitevin, par suite de la raréfaction de l’air, et parce que la temps était orageux.

M. Wardell.—Je ferai observer qu’il y a vingt-un ans, M. Green a fait une ascension semblable sans qu’elle ait été signalée par aucun acte de cruauté.

M. Green. — Il y a plus. Je me rappelle qu’à cette occasion, mon compagnon de voyage fut aussi enchanté de ce train de plaisir (on rit) que je l’étais moi-même; il mangea une grande quantité de fèves alors que nous planions dans les nuages (in nubibus). L’ascension de M. Poitevin a d’ailleurs été essentiellement différente de la mienne. Le cheval de M. Poitevin a été suspendu dans l’espace par des sangles qui le retenaient au ballon sans que l’animal eût rien pour poser ses pieds. Lorsque je fis cette ascension, mon cheval avait une forte plate-forme sous les pieds, ce qui l’empêchait d’être fatigué par la suspension ou par le poids personnel de son cavalier. Je m’étais, quant à moi, arrangé pour poser les pieds sur mon lest et ne faire supporter au cheval aucun poids.

M. Thomas. — Quelles que soient les précautions prises pour ne pas fatiguer l’animal, je considère l’enlèvement seul du cheval dans les airs, comme un acte de cruauté exercé sur cette créature. Je serai d’autant plus pressant dans ma requête, que je crois deviner que l’ascension prochaine ne sera que le prélude de plusieurs autres actes de même nature.

En réponse, à une question de M. Norton, M. Green donne l’assurance que, dût-il s’élever à une hauteur double de celle de ses ascensions ordinaires, le cheval n’éprouverait pas de gêne dans la respiration. Dans l’ascension de M. Poitevin, la souffrance de l’animal a été, je pense, considérablement accrue par sa suspension sans aucun support.

M. Barnett.—Le cheval de M. Poitevin a rendu du sang par les naseaux et, non par la bouche ; et tout le monde sait que les nerfs du premier de ces organes sont chez le cheval excessivement sensibles.

M. Green — D’ailleurs, indépendamment de la plate-forme, je m’étais pourvu d’un long balancier et d’une corde à tout événement. Il était impossible que l’animal, au moment de la descente, fût blessé par la secousse.

M. Norton à M. Green. — Vous êtes-vous quelque fois élevé assez-haut pour vous trouver gêné dans la respiration?

M. Green.—Non.

M. Thomas. — J’ai consulté plusieurs médecins éminents qui m’ont assuré que l’ascension ne pouvait pas manquer de faire souffrir l’animal. Je comprends parfaitement que de tels spectacles sont faits pour amuser la population irréfléchie et amie du merveilleux de la ville de Paris.

M. Norton. — Je partage entièrement l’opinion des personnes qui pensent que de telles expériences ne sauraient aboutir à un but utile et que de pareils spectacles sont essentiellement opposés au véritable caractère anglais et à l’humanité.

M. Norton.—Est-ce que votre ballon est ici ? (Le magistrat, apprenant que le ballon est dans la cour, s’y rend avec toutes les personnes présentes à l’audience. La plate-forme est construite avec beaucoup de solidité. Quatre creux y sont pratiqués pour recevoir les pieds du cheval. Il y a aussi plusieurs cordes pour empêcher l’animal de se mouvoir dans les airs.)

M. Norton examine le tout très minutieusement et se tournant vers les assistants. — Mais il me semble qu’un cheval de bois ou de carton ferait tout aussi bien l’affaire. De cette manière, on éviterait à la fois le danger et l’inhumanité. (On rit.)

M. Wardell. — Permettez-moi de vous dire que je suis engagé vis-à-vis du public, et, si vous le désirez, je vous exhiberai des certificats des vétérinaires les plus expérimentés, qui vous prouveront l’absence complète de danger.

On rentre dans la salle d’audience.

M. Norton. — Je vous répéterai ici sérieusement, ce que je vous disais tout-à-l’heure, en plaisantant dans la cour. J’engage M. Wardell à substituer un cheval de bois à un cheval vivant, et je le dis plutôt encore dans l’intérêt de M. Green que dans celui du cheval.

M. Green. — Vous êtes trop bon : Je vous assure que je ne crains rien.

M. Wardell à M. Norton.—Je vous remercie de vos bienveillantes suggestions ; je vais y songer sérieusement.

Le Standard ajoute à ce récit que les vétérinaires auxquels M. Wardell a déclaré qu’il en référerait, ont donné leur opinion : ils pensent qu’il n’y a ni danger ni cruauté dans l’ascension. En conséquence M. Green se proposait de faire son ascension au jour fixé sur un véritable cheval vivant. »

 

« Bulletin des tribunaux », Le Constitutionnel : journal du commerce, politique et littéraire, Paris, 02 août 1850, p. 3. Disponible sur Gallica.

En savoir plus sur les ascensions équestres

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