Un centaure démontable

« Les anciens Grecs, dont l’esprit délié était si friand de synthèse artistique, avaient inventé la fable du Centaure. Ils évoquaient ainsi cette position à cheval, fixée depuis par M. de la Guérinière dans un si joli français, dans laquelle la partie inférieure de l’homme vient se fondre dans les aptitudes manœuvrières du cheval dont elle prend possession, tandis que la partie supérieure se réserve sa liberté de commandement. Pourquoi, de nos jours, certains des nôtres l’ont-ils si malencontreusement déformée, par maladroit plagiat d’étrangers qui ne sont rien moins que cavaliers ?

Tout cela est bel et bon tant qu’il ne s’agit que d’équitation or celle-ci, pour indispensable et capitale qu’elle demeure n’est qu’une première assise de la formation du cavalier de guerre.

Les mêmes Grecs antiques ne s’arrêtaient pas en si beau chemin ; ils décrivaient certain combat des Centaures et des Lapithes, fantassins professionnels, sur un terrain favorable à ces derniers. Artistes aussi discrets qu’élégants, ils laissaient aux auditeurs le soin d’en dégager l’enseignement.

En réalité pratique de champ de bataille, le cheval doit rester la plus noble conquête de l’homme, sous réserve que la proposition ne risque pas d’être fâcheusement inversée, que l’homme ne devienne pas la plus maladroite victime du cheval. Sur ce chapitre on pourrait épiloguer quelque temps.

À dire vrai, le cavalier de combat doit être (qu’on excuse la trivialité de l’expression) un Centaure éminemment démontable. Dans des crises aussi graves, où l’on n’a jamais trop de cordes à son arc, où le mouvement est l’atout le plus précieux comme le temps demeure l’adversaire le plus redoutable, est-il admissible qu’on dispose de six jambes pour n’en utiliser que quatre ?

Sans chercher au loin quelques causes profondes des étonnants succès des Mongols de Gengis Khan, qu’on se souvienne au moins Du Guesclin et Bayard, cavaliers consommés de leur temps, n’étaient guère manchots dans le combat à pied. La légende dauphinoise veut même que le gentil sire de Bayard, alors qu’il n’était que l’écuyer Picquet, fût le premier à réaliser l’ascension du Mont Aiguille.

Compte tenu de cette indispensable restriction (centaure-démontable), à quels taux convient-il d’évaluer, de nos jours, la majoration de puissance que son cheval procure au cavalier de guerre ?

On doit la rapporter aux trois ordres physique, intellectuel, moral. »

Colonel d’artillerie CAMBUSAT, « La Cavalerie et les feux », Revue de cavalerie, Paris : librairie militaire Berger-Levrault, 1922/01-12 (32e année, 4e série, t. 2), pp. 542-543.

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