Les Chevaux gaffeurs de Franquin

Inventaire des blagues équines chez Gaston Lagaffe

L’auteur belge Franquin est le créateur de Gaston Lagaffeun personnage maladroit et grand enfant ainsi qu’un paresseux notoire à tendance narcoleptique. La bande dessinée (du même nom) nous fait suivre les aventures du personnage qui cumule les catastrophes et notamment à son travail dans les locaux de la rédaction du journal Spirou. Amoureux des animaux,  il cumule les compagnons – la souris Cheese, Bubulle le poisson rouge, la mouette rieuse et le chat dingue – et rencontre (entre autres) un éléphant, une baleine ainsi que des vaches et des équidés. C’est à ces derniers chevaux de papier que l’on va s’intéresser.

Gaston-Franquin
© Franquin

I | Typologie équine

Quel types de chevaux rencontre-t-on au cours des pages ? Un panel assez divers est mis en image : le cheval de selle, de trait et de sport ; seul le poney manque au tableau. Son absence s’explique sans doute par le contexte historique. L’introduction et la revalorisation du poney dans l’apprentissage de l’équitation (le poney-club) n’arrive que dans la seconde moitié du XXe siècle en France et en Belgique soit en même temps que la naissance de Gaston. La diversité n’est d’ailleurs pas uniquement morphologique mais se traduit aussi en termes d’usage : utilitaire avec le transport de marchandises et de personnes ; sportif par le cheval de courses et un usage ‘artistique’ dans le but d’apporter plus de réalité à un costume de cow-boy.

Invasion équine

Franquin, Lagaffe nous gâte
Franquin, Lagaffe nous gâte, Dupuis, 1977, n° 8, p. 28.

La vignette ci-dessus – et le gag – assure une situation comique et un propos sur la place de l’animal par une logique du renversement. La surprésence de chevaux dans les bureaux du journal Spirou est parfaitement incongrue à la fois parce que le lieu est en totale opposition avec l’espace équestre habituel mais aussi parce qu’il n’y a plus autant de chevaux dans la ville même ; ceux-ci sont en périphérie dans des structures dédiées. Il paraît donc totalement improbable qu’un tel nombre arrive aussi vite dans un tel lieu. L’imposante présence équine désigne par contraste la quasi absence du cheval dans la cité.

L’image révèle donc la disparition des équidés des villes, c’est aussi le cas d’une autre planche qui s’attache à évoquer la présence conflictuelle du cheval dans l’espace urbain. Gaston évoque ainsi au début : « La civilisation a laissé tomber le cheval beaucoup trop tôt » avant de changer d’avis.

À cheval en ville

Franquin, Gaffe à Lagaffe !
Franquin, Gaffe à Lagaffe !, MarsuProductions, 1996, n° 15, p. 44.

Ce gag est une commande publicitaire réalisée par Franquin pour promouvoir l’usage du bus. On y voit Gaston à cheval en pleine ville qui provoque l’étonnement des badauds ainsi que l’irritation du gendarme et se retrouve confronté à mille difficultés pour se déplacer en toute sécurité (tout en respectant le code de la route) mais également pour nourrir son cheval et le faire ‘stationner’. Il finit donc par le confier et prendre le bus. Toutes ces actions – qui tiennent du comique de situation : la quête d’avoine à la station service, l’attaque d’une boucherie chevaline par le cheval lui-même, etc. – nous amènent à une conclusion, l’aménagement urbain ne prend plus en compte le cheval.

 

II | Langue de cheval

Le cheval apparaît également dans le lexique de la série, on retrouve des formules courantes : « une fièvre de cheval », « C’est les écuries d’Augias ». La première expression fait l’objet d’une planche complète qui fonctionne sur la répétition : Gaston enrhumé contamine un cheval qui donne son rhume à un passant qui le transmet enfin à Fantasio, celui-ci cloué au lit annonce alors sa « fièvre de cheval ». Le ‘remède de cheval’ est également mis à profit avec un insecticide créé par Lagaffe qui se trouve être si puissant qu’un cheval en tombe dans les pommes.

Passons aux écuries d’Augias, petit rappel préliminaire : il s’agit des écuries que doit nettoyer Héraclès pour l’un de ses douze travaux. Dans la bande dessinée, elle désigne avec ironie la présence réelle d’un cheval dans les locaux de Spirou : Mr Mesmaeker avait évoqué Augias pour dénoncer le manque de sérieux des employés de la rédaction mais il se retrouve bien vite nez à naseau avec un équidé en chair et en os. L’expression se dote alors d’une nouvelle signification.

Face à face dans l’écurie Spirou

Franquin, Des gaffes et des dégâts, Dupuis, n° 6, 1977, p. 45.
Franquin, Des gaffes et des dégâts, Dupuis, 1977, n° 6, p. 45.

Cette utilisation à double sens se retrouve dans d’autres gags. On parle alors de syllepses (un terme peut se lire à plusieurs niveaux : littéral et symbolique). Nous avons donc « trouver au galop », « pan dans les naseaux » et « il viendra au galop ». Les deux premières expressions sont prononcées par le gendarme Longtarin. Il cherche rapidement (au galop) une contravention qu’il pourrait infliger à/ mettre sous le nez (dans les naseaux) de Gaston qui a l’outrecuidance de monter à cheval en pleine ville – voir la première image. De même que dans le gag vu auparavant : le « il viendra au galop » de Fantasio qui évoque une arrivée rapide de Mr Dupuis pour son rendez-vous avec Mr Mesmaeker prend une autre tournure quand ce dernier croise un cheval.

 

III | Imaginaire équestre

Franquin charrie par ailleurs tout un imaginaire dans ses gags équins par le biais des personnages et des situations. Lucky Luke – le célèbre cavalier du dessinateur Morris – a contribué à répandre l’image romantique du cow-boy et de l’ouest américain. Chez Franquin il est présent par Gaston qui à l’occasion de l’anniversaire du personnage se déguise et introduit un équidé dans les bureaux de la rédaction. L’imaginaire populaire est aussi adapté par l’auteur comme l’image de la ‘petite bête qui effraye la grosse’ (les légendes de la souris avec l’éléphant, de David contre Goliath). C’est ainsi que le cheval de trait, animal perçu comme une force tranquille par une majorité de personnes, grimpe dans un arbre pour échapper…. à une invasion de taupes ! On trouve ici un ressort comique qui revisite un épisode bien connu.

Cheval de trait versus taupes

Franquin, Le gang des gaffeurs, n° 12, Dupuis, 1976, p. 18.
Franquin, Le gang des gaffeurs, Dupuis, 1976, n° 12, p. 18.

Autre image saisissante : un cheval attelé qui s’effondre en pleine rue, cela ne vous rappelle-t-il pas l’épisode du cheval de Turin avec Nietzsche ? Gaston adopte une attitude toute humaine avec le cheval – il lui tapote le sabot comme s’il s’agissait d’une main. En face de lui, le propriétaire hurle son mécontentement de ne pas pouvoir livrer sa marchandise… aucune attention envers l’animal comme un écho au comportement brutal du cocher rencontré par le philosophe allemand.

Gaston, philosophe

Franquin, Gala de Gaffes à Gogo, Dupuis, 1977, n° r1, p. 57.
Franquin, Gala de Gaffes à Gogo, Dupuis, 1977, n° r1, p. 57.

Il faut enfin réinscrire ses équidés dans les running gag spécifiques à la série des Gaston :

  • L’inventeur : Gaston au cours des tomes s’applique à créer toutes sortes d’objets dont des insecticides et autres parfums. Deux épisodes font appel aux chevaux : celui du parfum qui attire une nuée de chevaux (la pub Axe version équine en somme) et l’insecticide ‘remède de cheval’.
  • Le cri animal : notre gaffeur teste toutes sortes d’appeaux et attire parfois des animaux malgré lui (en éternuant, en chantant). Le cheval qui grimpe dans l’arbre subit cette étrange faculté – les taupes suivent le son émis par Gaston.
  • Le costume : Lagaffe fait preuve de beaucoup d’imagination pour ses costumes. Le tome 15 est d’ailleurs en partie consacré à la recherche d’un déguisement que ponctue la question fatidique « oui mais… si on danse ? ». On a déjà évoqué le déguisement en Lucky Luke mais un autre doit être signalé : le costume de centaure qu’il partage avec Mademoiselle Jane pour une raison bien précise….
  • Le contrat de Mr Mesmaeker : à chaque fois que les personnages tentent de signer le contrat un impromptu surgit. Le cheval que rencontre Mr Mesmaeker fait enrager ce dernier qui sort précipitamment de la rédaction avant même sa rencontre avec Mr Dupuis.
  • La signature de Franquin : celui-ci s’amuse fréquemment à signer en tenant compte du gag créé. La page équestre dédiée à la compagnie de bus présente ainsi le paraphe suivant :
Franquin, Gaffe à Lagaffe !, MarsuProductions, 1996, n°15, p. 44.
Franquin, Gaffe à Lagaffe !, p. 44.

Pour en savoir plus à propos de Gaston Lagaffe et de l’œuvre de Franquin : http://www.gastonlagaffe.com/

Bonne lecture !

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5 commentaires

    1. Merci :) Ah mais c’est tellement bien Gaston, les idées de Franquin sont absolument savoureuses : l’aquarium géant de Bubulle qui traverse toute la rédaction, l’armure de chevalier pour la souris Cheese, la vache qui intègre la rédaction, la mini-tondeuse pour ne pas couper les fleurs, les crêpes montgolfières et tellement d’autres !

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  1. Fan de BD et de cheval, je ne peux que dire un « grand BRAVO » a cet article subtilement rédigé. Il décortique habilement tous les détails des chevaux dans les Gaston du fabuleux dessinateur Franquin. Merci

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