Musée du cheval | P. Morand

Quand un dîner (composé d’un brochet ‘au beurre blanc’) entre le commandant Gardefort et Béguier de La Digue débouche sur la description d’objets en rapport avec l’art équestre :

 

Autour du brochet, sur les murs, pendaient des dessins hippiques de Crafty représentant des grands hommes de l’Ecole, des gravures par de Dreux, avec des amazones en robe à longs plis blancs, légères et suspendues en l’air, comme des Saintes-Vierges, au-dessus des barrières qu’elles sautent ; ou des écuyers du Second Empire à impériale cirée, si gracieux qu’ils ont toujours l’air de saluer, ainsi que leurs chevaux courbés comme une baleine de parapluie.

[…]

Après dîner, ils passèrent dans le ‘Saint des Saints’. M. Béguier de La Digue appelait ainsi un salon qu’il avait aménagé en musée du cheval. Au centre de la petite pièce steppait le squelette, admirablement caréné, aux os polis comme un ivoire, de Madame Putiphar (par Querelleur et Babillarde) qui avait gagné à M. Béguier de La Digue plus de prix qu’aucun cheval à Saumur n’en rapportera jamais. Les coupes de vermeil, les calices d’argent, les trophées, les bronzes d’art, les médailles, s’alignaient sous ses sabots. Dépouillée de son faisceau de muscles incomparables, cette bête de l’Apocalypse allongeait maintenant la ligne de ses vertèbres, sinueuse comme celle d’un hippocampe, élevait ses bielles motrices très haut sous le lustre, tendant une queue stérilisée qui retombait sur ses jarrets fantômes.

[…]

Sous verre étaient exposés les noms de tous les chevaux qu’il avait montés, noms tressés avec les crins de la queue. En gros caractères, au-dessus de la cheminée, s’étalait son propre monogramme tracé par un cheval savant à qui il avait appris à tenir un pinceau dans la bouche. Une panoplie présentait une collection de fers à cheval, sur un autre s’étageaient tous les étriers imaginables, jusqu’aux plus rares curiosités : les étriers à ressort, les étriers à lanterne, les étriers à grelots ou les étriers à braise.

 

Paul MORAND, Milady suivi de Monsieur zéro [1936], Paris : Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1992, pp. 65-67.

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