Retour sur Gruss & Farfadais | Pégase & Icare

Fin mars, j’ai pu assister au spectacle Pégase & Icare de la troupe d’Alexis Gruss accompagnée de la compagnie des Farfadais. Je n’avais jusqu’ici jamais assisté à un spectacle équestre qui se revendique ‘cirque traditionnel’ et Gruss réussit son pari : des chevaux et de la tradition.

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La tradition s’exprime bien sûr par l’espace scénique en lui-même – piste ronde entourée d’une banquette rouge, un orchestre live situé au dessus de l’entrée, le rideau rouge – mais aussi une organisation particulière avec des numéros qui s’enchaînent rythmés par les applaudissements, les entrées et sorties de scènes codifiées, l’entracte… et des costumes soignés. Cette ‘tradition’ s’accompagnant de ‘nouveautés’ surtout au niveau musical par le choix de chansons modernes et d’une chanteuse qui se déplace sur l’espace scénique et interagit avec le public, une Mme Loyal en quelque sorte.

La tradition équestre de la famille Gruss : c’est des numéros ‘typiques’ comme du jonglage à cheval, le saut par dessus les chevaux à l’arrêt, le numéro du jockey et du dressage en  liberté. Ce dernier est mis en scène par Alexis (bien sûr) et sa fille Maud. Ils présentent tout deux leurs chevaux dans des numéros en liberté qui sont similaires. Ces ressemblances participent à l’équilibre du récit spectaculaire par leur effet miroir mais se distinguent par l’atmosphère particulière à chacun.

 

P_20160422_132654Mais bien plus qu’une simple succession de numéros, Gruss et son équipe parviennent à réactiver les codes du cirque : ceux de la prise de risque et de la griserie du dépassement des limites en associant les figures mythologiques que sont Pégase et Icare avec les pratiques équestre (les Gruss) et acrobatique (les Farfadais). 

 

Mythes et cirque. Que ce soit dans l’histoire mythique de Pégase ou d’Icare : la chute de l’homme est présente et suit un acte d’hybris. Belléphoron, exaltant de gloire revendique sa place dans l’Olympe tandis qu’Icare, tout à sa griserie, ne tient plus compte de l’interdiction de voler près du soleil. C’est le spectacle de l’homme victime de ses propres désirs : le dépassement de soi, le goût de la transgression.

Le cirque traditionnel cherche à spectaculariser cette prise de risque (le nouveau cirque tend vers son esthétisation, on est moins dans la logique de l’exploit incroyable – plus d’infos). Dans le spectacle, c’est le cas avec les sauts par dessus un cheval où la difficulté augmente au fur et à mesure du numéro (le nombre de chevaux va croissant) et dans le travail de la verticalité (les agrès pour l’acrobatie, la pyramide en voltige). La prise de hauteur symbolise le jeu avec le danger – on prend le risque de chuter de plus haut – ainsi que la tentation du dépassement de soi : vaincre la difficulté, dominer l’espace et son propre équilibre.

Dans les numéros équestres cette mise en scène du risque se traduit aussi dans le dressage : Alexis se revendique bauchériste (rappelez-vous : « l’ éperon est un rasoir dans les mains d’un singe » et « le bridon » disait Baucher). Nous avons donc des chevaux en mors simple voir sans bridon pour certains numéros de voltige, les cavaliers n’ont pas d’éperons, juste une badine en main. Cette volonté de présenter un travail sans outils de coercitions supplémentaires c’est aussi accepter l’irruption de l’imprévu (débordements, non réponse du cheval etc.) et l’intégrer au récit en canalisant un excès, en demandant d’autres figures/ allures que ce qui était initialement prévu. C’est faire preuve de calme, d’inventivité et d’un certain amusement devant l’inhabituel ou le trivial (le crottin sur la piste).

Les Gruss laissent interagir leurs chevaux entre eux, donnent à l’expressivité équine sa place dans le spectacle. Le public appréhende par là même les rouages du spectacle : les événements inattendus, hors scénarios ne sont pas cachés mais exposés et présentés en tant que tels. Pégase & Icare est alors comme un jeu d’équilibre entre récit merveilleux et réalité physiologique, une interstice spectaculaire dans le quotidien.

Le spectacle est en tournée jusqu’au 1er mai : http://www.alexis-gruss.com/accueil.html

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