Narrations circassiennes IV : gloires militaires

Un nouvel article sur les spectacles équestres du XVIIIe et XIXe entre cirque et théâtre. Si vous avez besoin de rafraîchir votre mémoire l’introduction à l’histoire du cirque vous attend. Au plat du jour : les spectacles à thématique militaire (comme vous l’aurez deviné avec le titre) qui nous ferons explorer trois aspects à savoir les origines militaires du cirque, l’élan patriotique qui a porté le succès de ces spectacles et la figure iconique de Napoléon Bonaparte.

Le spectacle de l’équitation militaire

Avant d’aborder en particulier les productions circassiennes, quelques précisions sur les rapports qu’entretiennent l’équitation militaire et le spectacle équestre. La formation des cavaliers militaires à la fin du XVIIIe et au début du XIXe comporte la pratique de la voltige et de la haute école (pour l’ensemble des soldats à cheval en Angleterre et pour une partie des gradés en France). Les écuyers de cirque étaient donc pour certains des ex-cavaliers militaires et ce fait va influencer le spectacle circassien.

C’est une pratique militaire de l’équitation qui s’expose au début du cirque : le spectateur assiste à des charges, des acrobaties inspirées des sauts à cheval guerriers, de la haute école, etc. le tout en costume d’inspiration militaire. La veste à brandebourgs, galons et épaulettes que les Mr Loyal portent encore aujourd’hui est un ersatz de l’uniforme. Le fondateur du cirque contemporain, Philip Astley qui était un sergent-major du 15e Dragons portait ce genre de veste afin de rappeler son passif militaire, son grade était d’ailleurs indiqué sur les premières affiches de ses spectacles (Hodak : 370). Le costume permettait de bénéficier d’une certaine respectabilité.

Anecdote supplémentaire, Napoléon prête son nom à un cirque. En 1852 à Paris, Louis Dejean, directeur de cirque français fait construire par Hirtoff le Cirque d’Hiver renommé Cirque Napoléon par décision impériale. La première donnée le 11 décembre se fait d’ailleurs en présence de Napoléon III. Le cirque a d’ailleurs pour régisseur un certain François Baucher (Bouglione : 13-38).

Hippodrome de Paris au Pont de l'Alma La Défense du drapeau  Paris  : Imp Cheret r. Brunel , [18.. ?]  lithogr. en coul. 43 x 60 cm  http://silos.ville-chaumont.fr/floraoai/jsp/index_view_direct_anonymous.jsp?record=default:UNIMARC:79786
Affiche du spectacle La Défense du drapeau, Paris : Imp Cheret r. Brunel, XIXe, lithogr. en coul. 43 x 60 cm. Source Gallica, Médiathèque Chaumont

Didactisme, patriotisme et journalisme

Caroline Hodak dans son article « Du spectacle militaire au théâtre équestre » s’intéresse à cette production. La thématique militaire est particulièrement représentée au Cirque Olympique de Paris qui lui consacre 250 pièces entre 1807 et 1847. À noter, on retrouve aussi cette thématique dans les hippodromes qui permettent des effets scéniques de grande envergure. Dans ce répertoire étendu, Hodak distingue trois catégories et donne des exemples :

  • ceux concernant l’actualité qui relatent des guerres en cours ou de récentes victoires

Le 4 décembre 1808, les troupes de Napoléon sont victorieuses à Madrid ; le 14 janvier suivant, le Cirque Olympique joue La Belle Espagnole ou l’entrée triomphante des français à Madrid.

  • ceux qui réactualisent des événements du passé qui font écho au présent

Le 10 novembre 1813 est représentée La Pucelle d’Orléans alors que la France subit une invasion anglaise. Le parallèle est fait avec celle de 1428 qu’ont repoussé les français.

  • ceux qui glorifient un passé collectif et national

Sous la Monarchie de Juillet (le 20 avril 1833) est ainsi rejouée la bataille d’Austerlitz qui avait eu lieu en décembre 1805. Cette représentation trouve un écho dans la politique menée par Philippe Ier qui remettra sur pied la statue de Napoléon Ier de la colonne Vendôme en juin 1833.

Quels sont les impacts de ces productions ? Dans quels buts sont-elles jouées ? Toujours selon Caroline Hodak, ces pièces participent à la construction de la mémoire nationale et à galvaniser le sentiment patriotique (l’armée prêtait même soldats et chevaux pour des reconstitutions !) Elles possèdent une portée didactique non négligeable pour un peuple qui n’est pas encore entièrement instruit (l’école est initiée en 1793 et ne devient obligatoire et gratuite qu’en 1882). Ces créations mettent en place une représentation collective de la guerre, du soldat et des batailles. Enfin elles apportent une certaine respectabilité aux cirques qui deviennent ainsi théâtre des faits historiques, servent de relais d’informations journalistiques et à la propagande.

 

cirque hiver napoléon 1814 gallica
Affiche Napoléon et les grognards de la Garde Paris : V. Palyart & Fils, 1900, lithogr. en coul. 130 x 95 cm. Source : Gallica (domaine public)

Napoléon Bonaparte iconisé

La figure de Bonaparte a connu un véritable succès au cirque. Sa vie et ses campagnes militaires font partie des thèmes favoris traités dans les spectacles. C’est Cuvelier de Trie qui introduit pour la première fois le célèbre personnage dans La Lanterne de Diogène le 28 décembre 1807 au Cirque Olympique. L’élan populaire pour ces créations napoléoniennes coïncide avec la Monarchie de Juillet (qui signe la fin de la censure et le pouvoir des Bourbons), au transfert des cendres de Napoléon aux Invalides en 1840 (qu’accompagne un regain patriotique). La dernière gloire napoléonienne, L’Histoire d’un drapeau d’Adolphe Ennery, est jouée en 1860 au Cirque Olympique. L’intérêt diminue avec la baisse de l’enthousiasme pour la guerre et la fin du Second Empire en 1870 (Saxon : 133).

Parmi les productions citons La Prise de la Bastille et Le Passage du Mont Saint-Bernard (Cirque Olympique, 31 août 1830), Napoléon, ou Schoenbrunn et Sainte-Hélène (Porte Saint-Martin), L’Empereur (C. Olympique, 6 décembre 1830), Austerlitz (C.Olympique, 29 janvier 1837), Le Dernier Vœu de l’Empereur (C. Olympique, 9 janvier 1841) Ces pièces qui contribuent à la légende napoléonienne, sont pour la plupart construites en épisodes de manière à couvrir plusieurs siècles et événements (Saxon : 120-125).

L’attrait pour Napoléon Bonaparte et la volonté de réalisme sont tels que le directeur de l’Ambigu a consulté un ancien valet de chambre de l’Empereur pour le costume (nuance de couleur, matière). La redingote grise, le tricorne et le cheval blanc sont en effet l’objet de tous les soins. Les acteurs qui endossent le rôle de Napoléon vont jusqu’à imiter ses tics gestuels (la main dans le gilet). Parmi ceux qui ont porté le manteau impérial on trouve les acteurs Chevalier et Gobert ainsi que l’Empereur Edmond qui selon Hugues Bouffé (Saxon : 121) se prenait vraiment pour Napoléon…

 

Sources bibliographiques qui ont permis la rédaction de cet article :

Sampion Bouglione et Marjorie Aiolfi, Le Cirque d’Hiver, Paris : Flammarion, 2002, 213 p. et plus particulièrement le Chapitre 1 : « Les bâtisseurs de l’impossible (1770-1873) ».

Caroline Hodak, « Du spectacle militaire au théâtre équestre », in Daniel Roche (dir.) Le Cheval et la guerre : du XVIe au XXe siècle, Paris : Association l’Académie de l’art équestre de Versailles, 2002, pp. 367-377.

A.H. Saxon, « Gloires militaires », Enter foot and horse : a history of hippodrama in England and France, New Heaven and London : Yale University Press, 1968, pp. 114-147.

Image en Une : Affiche du spectacle A Milk white flag de Charles Hale Hoyt, New York : Strobridge, 1890, lithogr. en coul. 76 x 101 cm. Source Gallica (domaine public)

 

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