La Jument verte (2) | M. Aymé

Entre science et politique, l’équidé (vert) selon Marcel Aymé :

À quelque temps de là, un professeur du collège impérial de Saint-Margelon, correspondant de l’Académie des sciences, vint voir la jument verte. Il demeura éberlué et en écrivit à l’académie. Un savant illustre, décoré jusqu’à droite, déclara qu’il s’agissait d’une fumisterie. ‘J’ai soixante-seize ans, dit-il, et je n’ai lu nulle part qu’il ait existé des juments vertes : il n’y a donc point de jument verte.’ Un autre savant, presque aussi illustre, répondit qu’il avait bel et bien existé des juments vertes, qu’au reste son collègue en trouverait mention dans tous les bons auteurs de l’Antiquité, s’il voulait seulement se donner la peine de lire entre les lignes. La querelle fit long feu, le bruit en alla jusqu’à la Cour, et l’Empereur voulut savoir l’affaire.

‘Une jument verte ? dit-il, ce doit être aussi rare qu’un ministre vertueux.’

C’était pour rire. Les dames de la Cour se tapèrent sur les cuisses, et tout le monde cria que le mot était amusant. Il fit le tour de Paris et lorsque le souverain entreprit un voyage dans la région de Saint-Margelon, un journal annonça en sous-titre : AU PAYS DE LA JUMENT VERTE.

L’Empereur arriva à Saint-Margelon dans la matinée et, à 3 heures après-midi, il avait déjà entendu quatorze discours. À la fin du banquet, il était un peu somnolent. Il fit signe au préfet de le rejoindre dans les commodités, et là lui proposa :

‘Si nous allions voir la jument verte ? J’aimerais, à cette occasion, me rendre compte des promesses de la récolte.’

 

Marcel Aymé, La Jument Verte [Gallimard, 1933] in Œuvres romanesques complètes, Paris : Pléiade, 1989, pp. 831-832.

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