Le dialogue du centaure

« Le Centaure érigé sur le site du Cadre Noir de Saumur »  © J-C Hachet

Conçu et réalisé sous la forme d’une sculpture monumentale aux dimensions impressionnantes, bâtie sur le thème du livre, je représente ici à la fois la force et la puissance sauvage de l’animal associées à la science et à la culture qui sont le propre de l’homme.

Créature issue de la mythologie grecque, je suis représenté le plus souvent sous forme d’un être hybride composé d’un corps de cheval et d’un torse à tête d’homme.

Je suis un être double qui se joue de cette dualité, j’entretiens l’ambiguïté, avec mes multiples facettes, je me prête à toutes sortes d’interprétations : tantôt paisibles et rassurantes, tantôt plus inquiétantes, je m’adapte aux circonstances.
Je suis en ce sens fidèle à mon image à la fois humaine et animale et porte en moi ce que chacun de ces deux êtres est capable d’exprimer en bien comme en mal.
C’est cette complexité conquérante qui demeure gravée dans l’inconscient collectif comme un pacte sacré soudant l’avenir de deux espèces complémentaires.

Né d’une union contre nature, je suis un être énigmatique plus souvent perçu comme un être ombrageux et brutal, parfois féroce et toujours indompté.

Depuis la naissance du mythe, ma représentation mi- homme, mi-cheval, demeure très présente dans l’imaginaire des hommes et fait l’objet de nombreuses interprétations . Ainsi au cours des siècles, des générations d’ artistes m’ont pris pour modèle.
Le choix fait aujourd’hui avec cette sculpture monumentale me représentant avec les mains curieusement liées derrière le dos, comme pour me rendre inoffensif en m’empêchant de céder à mes plus bas instincts, rappelle l’une de mes figures issues de l’Antiquité.

Si le mythe que j’incarne remonte aux temps les plus anciens, avec cette œuvre, je m’inscris de plein pied dans l’époque contemporaine par la forme et aussi par les matériaux composites utilisés, notamment l’inox associé au bronze et au cuivre dans les parties de grande contrainte.
Je suis constitué de deux cents livres environ, de toutes tailles, en bronze et en cuivre et culmine à une hauteur de 6,20 m pour un poids de plus de trois tonnes .

Le caractère imposant et ingénieux de l’ensemble contraste avec l’expressivité du modelé.
Chaque livre, dont les dimensions ont été soigneusement étudiées à l’avance, a été conçu, réalisé et fondu individuellement afin que chacun prenne sa place à l’endroit voulu, et s’intègre parfaitement à l’ensemble conformément à la maquette grandeur nature réalisée préalablement.

L’équilibre du monument dans l’espace relève d’une audacieuse performance architecturale recherchée et parfaitement réussie , un passionnant dialogue entre savoir technique et souffle créateur.

Impressionnant par ma taille, je n’en demeure pas moins élégant, sans lourdeur, ma surface accidentée confère à l’ensemble une dimension aérienne grâce à l’enchevêtrement des ouvrages adroitement disposés. Je suis l’incarnation de l’harmonie.

Mon corps puissant de cheval, fait d’un savant assemblage de livres, garde une aisance naturelle et se prolonge dans mon corps d’homme dressé qui semble flotter dans l’air, debout, comme pour affirmer sa supériorité sur l’animal.

Seule la partie inférieure de mes jambes échappe à l’amoncellement de livres qui prend naissance au niveau de mes cuisses pour façonner le corps, le buste et même ma tête qui singulièrement renferme un ensemble de pièces métalliques.

Celles-ci sont faites d’engrenages complexes en bronze dont il est difficile, au premier abord, d’en définir la fonction : œil, cerveau, ou mécanismes complexes de la pensée ? rappelant que je suis aussi une figure humaine .

Œil, cerveau ou mécanismes complexes de la pensée ?
Un ouvrage ouvert à l’extrémité de mes bras s’envole vers de nouvelles conquêtes…

Mes gonades de géant sont également formées d’un livre dont les pages déliées suggèrent l’aube d’une créativité intense, féconde et libre.

Je repose sur un piédestal constitué de ce gros dictionnaire en métal de 3 m de long.

Malgré les gros rivets de cuivre qui fixent les bandes de renfort sur la couverture de l’ouvrage, la surface paraît avoir été déformée par le choc de mes sabots de géant qui semble jaillir, tel un colosse se mouvant dans l’espace et dominant le monde qui l’entoure. Ma puissante silhouette exprime la force la stabilité, la maîtrise de soi.

Pas de classement des ouvrages par taille ou par thème dans cette bibliothèque informelle sans étagère, mais une simple évocation de la diversité de tous les savoirs, techniques, scientifiques ou littéraires, posés là pèle mêle, comme autant d’aspérités hérissant la surface de mon corps où la main ne saurait se poser sans rencontrer d’obstacle.

Quels secrets résident enfouis dans les grimoires de cette bibliothèque vivante ? car je me drape aussi de nombreux mystères : le visteur se demande vers quelles terres inexplorées s’apprête à galoper cet être fabuleux ?.

C’est aussi par les livres que fut transmise la longue tradition équestre et qu’est née l’équitation moderne telle qu’elle est pratiquée par le Cadre noir de Saumur.

A mon image , l’écuyer, dans un élan instinctif fait corps avec sa monture ; l’homme et l’animal ne font qu’un, la force et l’intelligence réunies en quête d’une même et ultime perfection. Le cavalier communique son génie à son cheval, lui faisant exécuter des figures savantes toute en légèreté, adresse et précision.

Le raffinement des races de chevaux et l’art de l’équitation ont accompagné de leurs progrès le galop de l’épopée humaine. Il faut se souvenir que sans le cheval, limité dans ses déplacements à son propre espace temps, l’homme n’aurait jamais pu découvrir le monde, s’ouvrir et s’enrichir d’autres civilisations.

C’est tout naturellement que mon monument se devait d’être érigé dans un lieu riche d’histoire et de culture comme « L’Institut Français du Cheval et de l’Equitation » où la pratique de l’art équestre est portée au plus haut niveau par le Cadre Noir de Saumur.

Sans renier la mémoire du passé et de ses acquis, cet établissement en perpétuelle recherche d’ excellence, est résolument tourné vers l’avenir.

Ce cadre hautement symbolique où j’ai trouvé ma place, cette terre emblématique que fouille mes sabots de Centaure, figure la source d’équilibre idéale, pour bâtir les fondations de la connaissance, qui permet à l’homme de dépasser sa condition d’origine pour devenir l’être dominant.

A travers cette œuvre magistrale je deviens, en ce début du troisième millénaire, un symbole de l’évolution humaine ou l’incarnation d’une civilisation en perpétuelle mutation.

Cette ultime représentation est celle des mystères de la vie et de l’espérance qui nous portent.

Dr Jean-Charles HACHET, « Question d’ART », Gus’Art, janvier 2013.

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