‘La haute école des vers’

Haute école

L’averse tombant en déluge,
Hier au soir, j’ai profité,
Pendant une heure du refuge
Que m’offrait le Cirque d’Été.

D’ordinaire, rien ne m’y lasse.
J’applaudis tous les ‘numéros’.
Que de courage et que de grâce !
Ces baladins sont des héros.

Mais, cette fois, – je m’en étonne, –
Ce spectacle, bien fait pour moi,
Me semblait froid et monotone ;
Et je m’ennuyais fort, ma foi !

En vain, en jupe diaphane,
La ballerine avait dansé
Sur le dos, blanc de colophane,
D’un vieux cheval, trop bien dressé ;

En vain l’Anglais, qu’en une rixe
Ne vaincraient pas quatre hommes forts,
Fit dix fois, sur la barre fixe,
Le moulinet avec son corps ;

En vain le clown, tête falote,
Sur le nez tombé lourdement,
Fut, par le fond de sa culotte,
Relevé délicatement ;

Je bâillais, ayant peine à suivre
Ces exercices et ces tours
Que le dur orchestre de cuivre
Rythmait d’accords vibrants et lourds.

***

Le programme, – vrai protocole –
S’épuisait ; quand, pour son début,
Sur un bai-brun de haute école,
La jeune écuyère parut.

Bien en selle et très élancée,
Elle était adorable à voir,
Dressant sur la croupe bronzée
Son fin corps, moulé de drap noir.

Chaque détail de sa personne
Était correct, élégant, fier.
On rêvait, devant l’amazone,
D’une archiduchesse au Prater.

Comme elle était jolie ! Et comme
Son pur profil aux lourds cheveux,
Si brave sous le chapeau d’homme,
Semblait dire au cheval : ‘Je veux !’

Sous l’éperon de la Viennoise,
Il ronflait, rebelle au travail,
Dans l’œil une flamme sournoise,
De l’écume plein le poitrail.

Mais ferme sur sa hanche ronde,
Bride et filet dans son gant blanc,
Elle domptait, la svelte blonde,
L’animal de fureur tremblant,

Le forçait, en parfaite artiste,
À s’agenouiller sur le sol,
À valser autour de la piste,
À marcher au pas espagnol ;

Et cela, sans que son visage
Parût s’animer du combat,
Sans que du bouquet de corsage,
Une seule rose tombât.

***

Aux très nobles jeux du manège,
Je ne suis pas fin connaisseur ;
Mais, frêle enfant, – Dieu te protège ! –
En toi je salue une sœur ;

Et, lorsque tu risques ta vie,
Bravement, pour nous divertir,
Bien fort, dans la foule ravie,
Le vieux rimeur doit applaudir.

Car ta cravache vaut sa plume.
Nous sommes dompteurs aussi, nous,
Lorsque frémit, s’ébroue et fume
La Chimère entre nos genoux.

Elle est rétive, et le poète
Est obéi tout de travers,
Souvent, par la terrible bête,
Dans la haute école des vers.

Plus d’un, ô mignonne intrépide,
Est tombé du monstre volant ;
Et le Philistin, groom stupide,
Ratissa le sable sanglant.

François COPPÉE « Haute école » in Baron de VAUX, Équitation ancienne et moderne, de La Guérinière, d’Abzac, d’Aure, Baucher & Raabe : dressage et élevage, Paris : Flammarion, 1898, pp. xiii-xvi.

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